Les 7 familles

Au gré du temps, et quelque fois dans le désordre, je vous livre quelques pages des 7 familles du village de Khom tome 2...  

 

C’est arrivé un vendredi, c’était la Saint Marius je crois. Je me souviens m’être demandé comment on pouvait encore appeler son fils Marius…  On était en début de soirée. Les enfants étaient rentrés de l’école, et certains jouaient dans leur chambre à la wii, ou en réseau. La petite Alexia se prenait en photo avec ses copines pour envoyer ça sur Instagram, elles cherchaient comme toujours un truc un peu gore à poster pour avoir plus de likes que Manon, son ennemie jurée en classe de terminale…  Et puis il y avait comme toujours Marc et Sandra qui s’envoyaient des sms un peu coquins, chacun dans leur chambre, dans le même immeuble mais pas au même étage… Sandra avait du mal à répondre aussi vite aux désirs de Marc, elle était sur face book en même temps pour essayer de connaître les petits potins de ses amies, et sur le même portable c’était difficile de tout faire. Sa mère ne voulait pas qu’ils se voient trop en vrai parce qu’elle craignait que sa fille ne tombe enceinte. Mais faire l’amour en virtuel, ça leur allait très bien à tous les deux. Comme tous les ados de leur âge, leur vie passait par leur portable, l’addiction était totale, et ils n’imaginaient même plus parler de sexe en vrai, se toucher, s’embrasser. Cela leur était égal, seul leur écran comptait désormais.

 Les parents de Marc étaient dans la pièce à côté, ils faisaient leurs courses en ligne, ils venaient aussi de commander un nouveau tapis, sur Amazon.com. Sur le même palier, leurs voisin faisaient leurs paris sportifs sur Betclic, il y avait un PSG Marseille alléchant ce soir-là  et les gains risquaient d’être énormes, alors ils misaient plusieurs fois...  

60 000 portables en fusion,  et des ordinateurs, et des tweets, des posts, des mails, des achats par carte bleue qui ne pouvaient se faire sans une demande bancaire en ligne. Des connections, des milliers de connections par seconde… La petite ville de Lons le Saunier, en plein Jura, un soir ordinaire, un soir d’hiver…  Avec ses mails, ses ventes sur Vinted, ses séries TV sur Netflix, ses conversations téléphonique via Skype qui déforment et déshumanise le son de la voix.   Une petite ville si calme, si lisse, et un soir clair et sans nuages. Avec juste ces ondes par millions qui s’envolaient vers un satellite improbable, pour retomber en pluie transparente sur la ville et ailleurs, invisible, rapide comme la lumière, cette pluie de rien… Juste des chiffres et des pixels qui allaient alimenter un cloud en Irlande ou en Albanie, là où Instagram, Face book Apple et Amazon entreposaient toutes les photos les commandes les messages du monde sur des disques durs en surchauffe pour une infinité d’années.

Cela n’aurait jamais dû arriver. Mais c’est arrivé.

Tout s’est éteint.

Oh il y avait toujours de la vie, de la lumière, des voitures et des gens dans la rue. Mais le réseau s’est arrêté. On a cru à une panne, un plantage, une erreur, un gros orage quelque part dans le ciel… Et on a attendu. Personne ne pouvait savoir à ce moment là que cela ne reviendrai jamais.